12.
Lencadrement intermédiaire a
bon dos et être chef de vente de nos jours nest pas une
sinécure. Patrick, qui occupe cette fonction, profite de notre
entretien pour tirer la sonnette dalarme. Il nen peut
plus dêtre en permanence sous pression, dagir et de
faire agir dans lextrême court terme. La pression
denjeu rend myope, détruit le plaisir de travailler,
favorise les coups bas, oblige à masquer la vérité des
chiffres pour finalement ne plus savoir si on est perdant ou
gagnant.
Vous donnez limpression
dêtre quelquun de très occupé.
Pour être vraiment honnête, je
cours plutôt après mon ombre, et il y a des jours où je me
demande si vraiment je maîtrise la situation. Autant vous le
dire franchement, ma position nest pas simple et je suis
souvent pris entre le marteau et lenclume.
Qui est le marteau et qui est
lenclume ?
Le marteau cest les
stratégies quon nous fait appliquer. Enfin stratégies, je
ne sais pas si cest vraiment le terme, parce que ce
nest pas toujours très cohérent. Il y a les ordres, il y
a les contre-ordres, il y a les "il faut absolument
que". Et nous, en bout de chaîne, il faut quon fasse
appliquer ça sur le terrain. Cest difficile dêtre
très crédible au niveau de nos hommes qui nous prennent, soit
pour des girouettes, soit pour des carpettes. Et après ça, il y
en a qui vont vous parler de la crise des cadres intermédiaires.
A qui la faute à votre avis ?
Concrètement ça veut dire quoi
?
Par exemple, au début de
lannée, on nous fait une grande messe où on nous rabat
les oreilles avec limage institutionnelle, limage de
marque, le service et surtout la sacro-sainte marge. Et puis
très vite la pression monte pour que les quantités soient à la
hauteur des prévisions et ce à nimporte quel prix. Quand
je dis nimporte quel prix, ça peut aller de nous pousser
à accepter des remises, jusquà nous faire comprendre
quune présentation "astucieuse" des résultats
arrangerait bien tout le monde. Seulement, de mensonge en
mensonge, de faiblesse en faiblesse, on égratigne limage,
on casse la rentabilité et finalement on sen prend plein
la tête à la fin de lannée car bien entendu cest
nous qui ne savons pas manager nos vendeurs et nos vendeurs sont
des incapables ! Je ne vous explique pas quelles sont les
répercussions sur la motivation.
Vous pouvez aller plus loin ?
On finit tous par être
désorientés, voire écurés. Et cest généralement
là que nos grands chefs nous sortent de leur chapeau une
magnifique opération de stimulation. La stimulation, en gros,
consiste à remotiver momentanément les gens après les avoir
démotivés par une stratégie incohérente. Ca se déroule
généralement sur des périodes courtes de deux ou trois mois
pendant lesquelles on promet à tout le monde le paradis sur
terre si on atteint les objectifs. Et il faut reconnaître que
souvent ça permet des poussées de fièvre. Les vendeurs
sagitent, jouent tous les coups, même les plus bas, afin
de pouvoir être les nouveaux héros de cette horde sauvage. Bien
entendu, on est obligé dêtre complice, et je vous laisse
imaginer les dégâts que tout cela provoque.
Ah bon ! Lesquels ?
Dabord on devient tous des
"camés". Pour avancer il nous faut notre
"dose" de stimulation et notre "ligne" de
cadeaux. Les vendeurs finissent par considérer que cest un
avantage acquis et ont tendance à baisser leur rythme dès la
fin de la stimulation. Il y en a même qui mettent les ventes au
"frigo" comme on dit chez nous. On les réserve pour le
prochain challenge ! De plus dans toute stimulation il y a ceux
qui gagnent et ceux qui perdent. Imaginez un instant la tête et
le moral de ceux qui perdent. Cest une forme évoluée
dautomutilation de sa force de vente. Celui qui est le plus
content dans tout ça cest le client, parce quil a le
bonheur de venir pendant une période de promotion produit et de
stimulation vendeur il a toutes les chances davoir la
remise maxi. En fait, la stimulation est le plus sûr moyen de
casser nos marges, alors que des méthodes plus fines pourraient
nous permettre de vendre plein pot ! Résultat final, on
démotive et on démobilise, on perd des points de rentabilité
et on rend notre force de vente incontrôlable. Quand après ça
on vous dit que les vendeurs ne pensent quà largent,
inutile de vous dire qui en est à lorigine !
Vous insinuez que tout le monde
ne poursuit pas le même objectif ?
En fait tout le monde a au moins un
objectif en commun : être bien vu de son chef. Et tous les
moyens sont bons. Pour le reste, cest la panique à bord.
Pour le vendeur, cest de vendre coûte que coûte. Pour
moi, cest de respecter mes quotas. Pour mon chef,
cest découler ses stocks et pour les gens du siège,
cest de faire de la marge. Personne ne réfléchissant sur
les mêmes bases, il ny a pas une stratégie
dentreprise mais un galimatias de tactiques par niveaux.
Chacun cherche à faire son score pour pouvoir se justifier
vis-à-vis des couches supérieures. Cest la dictature du
quotidien, nous sommes devenus les otages du court terme.
Pas à 100 % quand même ?
Malheureusement si. On ne prend
jamais le temps de réfléchir, de remettre en cause, de tester
de nouvelles approches. On réitère jour après jour les mêmes
méthodes éculées avec chaque jour plus dénergie pour
que ça passe. Et bien entendu avec ces méthodes, il y a
forcément un jour où ça casse. On a par exemple un turnover
colossal, des vendeurs qui nous coûte une petite fortune en
formation et en recrutement. On a aussi la maladie qui devient le
refuge des plus fragiles. Enfin la démotivation chronique des
cadres intermédiaires qui est à coup sûr le cancer le plus
pervers de lentreprise.
REFLEXION
Pendant longtemps, on a juré que
par le système de Direction Par Objectifs. On le paie cher
aujourdhui.